3.12.21

Moins d’empathie, plus d’action

Écrit par

Dr Evie Rosset

Comment la "détresse empathique" peut nous empêcher de venir à l'aide

De manière générale, nous avons tendance à penser que plus d’empathie serait une bonne chose. Des cours de récréation aux comités de direction, si tout le monde pouvait juste faire preuve de plus d'empathie, mieux se comprendre les uns les autres, le monde serait meilleur. Voici l’hypothèse implicite : en comprenant le vécu de quelqu'un d'autre, et plus particulièrement ses difficultés, nous serions plus motivé.es pour agir et aider. En voyant un enfant réfugié échoué sur la plage, je serais plus motivé·e pour agir en faveur de la justice sociale. En comprenant l'épuisement des infirmiers·ères, je m'engagerais davantage pour contribuer à une solution.

C’est une hypothèse raisonnable. En effet, de nombreuses initiatives bien intentionnées fonctionnent ainsi, et nous en voyons des exemples dans le journalisme, l’éducation, et la parentalité. C’est en communiquant sur les drames qui touchent les autres que nous ressentons leur peine et agissons pour la soulager.

Pourtant, cette hypothèse s’avère souvent fausse. Non seulement peut-elle être fausse, mais elle peut même avoir l’effet inverse : l’empathie peut nous mener à moins aider les autres plutôt qu’à agir plus.  

Pour mieux comprendre ce paradoxe, nous devons d’abord préciser ce que nous entendons par « empathie ». Nous pouvons ensuite examiner l’hypothèse par laquelle elle soutient l’entraide et pourquoi celle-ci est erronée. Nous finirons par envisager une solution plus pertinente.

Qu’entendons-nous par empathie ?

Deux distinctions sont essentielles lorsque nous parlons d’empathie. Premièrement, l'empathie est le plus souvent définie comme étant la capacité à ressentir ce que ressent une autre personne, ou de « se mettre à la place de l'autre ». Il est intéressant de noter, cependant, que dans son usage quotidien, lorsque nous parlons d’empathie, nous parlons de ressentir la détresse de quelqu’un d’autre. Par exemple, nous pourrions dire « J’ai ressenti tellement d’empathie pour elle quand elle m’a parlé de sa séparation », alors qu’il est plus difficile de s’imaginer dire « J’ai ressenti tellement d’empathie pour elle quand elle m’a parlé de ses fiançailles ».

Deuxièmement, la recherche distingue deux niveaux d’empathie : émotionnel et cognitif. L’empathie émotionnelle consiste à ressentir ce que ressent l’autre. Cela se produit de manière automatique, comme grimacer en voyant quelqu’un souffrir. L’empathie cognitive consiste à adopter le point de vue de quelqu'un d'autre. Cela demande plus d’effort, comme lorsque nous essayons de comprendre un point de vue différent du nôtre. Cette distinction est essentielle lorsque nous envisageons d’« enseigner » ou de « cultiver » l’empathie, puisque cela s’applique plutôt au niveau cognitif, c'est-à-dire de la « flexibilité mentale » de l’empathie. L’empathie émotionnelle est une réaction plus automatique (et qui d’ailleurs apparaît relativement tôt d’un point de vue du développement). À son niveau le plus basique, par exemple, les chercheurs constatent que même les nouveau-nés pleurent lorsqu'ils sont exposés aux pleurs d'un autre bébé. L'empathie cognitive, en revanche, est plus difficile, comme en témoignent les nombreux malentendus que nous vivons durant nos vies d’adultes ! Ainsi, lorsque nous envisageons d’« enseigner » l'empathie, il est plus intéressant de se pencher sur la flexibilité mentale que sur la contagion émotionnelle.

Pourquoi l’empathie ne mène-t-elle pas à l’entraide ?

La volonté d’enseigner l'empathie découle de l'hypothèse que plus nous comprenons les expériences difficiles d’autrui, plus nous avons de chances d’agir.

Cette hypothèse, cependant, manque cruellement de fondement. Elle s’appuie sur une compréhension erronée du fonctionnement cérébral. C’est aussi erroné que de penser que montrer à des personnes des images d'aliments appétissants apaiserait leur faim, alors que l’effet réel est inverse, cela stimule leur appétit ! Même si cette hypothèse autour de l’empathie nous parait plausible, la recherche ne la soutient tout simplement pas. Être témoin de la douleur d’autrui n’augmentera nos chances d’action que si nous savons précisément ce que nous pouvons faire et sommes en mesure d’agir immédiatement. Si nous ne savons pas cela, la compréhension de la douleur d’autrui n’augmente pas systématiquement nos comportements pro-sociaux. Plus encore, la recherche montre qu’être exposé à la souffrance d’autrui peut au contraire diminuer la tendance à agir. En effet, être témoin de la douleur d’autrui peut mener à un état de « détresse empathique », un état neurologique dans lequel notre amygdale se trouve en activation accrue, ce qui aboutit au repli plutôt qu’à l’ouverture.

Ceci explique pourquoi un flux quotidien d’infos sur l’état du monde peut générer un sentiment d’impuissance, voire de paralysie. Nos cerveaux sont submergés et se referment, réservant leur énergie précieuse pour des problèmes plus résolubles.

Cela s’applique tant aux enfants qu’aux adultes. Une étude a montré que des enfants présentant des signes de « détresse empathique » (caractérisée par une augmentation du rythme cardiaque, une dilatation des pupilles et des froncements de sourcils) face à des vidéos montrant d’autres enfants en difficulté (allongés sur le sol en train de pleurer, par exemple) sont moins susceptibles d'aider lorsque l'occasion de le faire se présente vraiment.  

Comme indiqué plus haut, être témoin de la détresse d'autrui ne nous pousse à agir que dans certaines circonstances très particulières, qui sont lorsque nous savons précisément ce qu'il faut faire, et que nous savons que nous sommes capables de le faire. De telles circonstances sont rares lorsque nous traitons mentalement les informations mondiales quotidiennes sur nos différents médias. Nous ne savons d’une part pas quelles actions spécifiques sont nécessaires, et nous ne savons de toute façon pas si nous sommes capables de les implémenter. Ceci est plus marqué encore chez les enfants.

En découlent des conséquences importantes pour le journalisme, la politique, le changement social et l’éducation. Exposer l’humain aux difficultés d’autrui n’augmente pas sa tendance à l’action, au contraire cela le fige. Notre idée de ce qui nous pousse à agir est erronée. Si nous cherchons l’engagement, nous devons changer de voie.

Une meilleure solution

Comment donc sortir de cette paralysie et passer à l'action ? Si nous souhaitons un monde meilleur, ce n’est pas de plus d'empathie dont nous avons besoin, mais de plus d’opportunités à notre portée pour agir.

Cela paraît simple, et ça l’est en effet.

Deux critères qualifient une « opportunité accessible pour agir » : 1) nous savons ce qu’il faut faire, et 2) nous savons que nous sommes capables de le faire.

En effet, lorsque de telles opportunités nous sont offertes, nous les saisissons. L’humain est une machine « agissante » qui aime contribuer au monde. Nous sommes également des êtres sociaux. Agir sur le monde et aider les autres est la « cerise sur le gâteau » dans notre vie.  

Mais lorsque nous encourageons les enfants à s’engager, nous avons tendance à oublier qu’ils ont besoin de se sentir compétents. Le réchauffement climatique, les crises migratoires et les inégalités, par exemple, sont des chantiers énormes pour lesquels il est difficile pour les enfants de se sentir compétents pour agir. Imaginez ce que vous ressentiriez face à une tâche importante, aux conséquences énormes, qui dépasse vos connaissances, où vous ne savez ni ce qu’il faut faire, ni par où commencer. Allez-vous vous atteler à la tâche, ou faire un petit tour sur les réseaux sociaux ?

Nous avons besoin de plus d'occasions d'agir qui soient petites et réalisables. Face aux gros problèmes, nous nous trouvons dans l’incapacité d’agir, comme paralysés. Face aux petits problèmes, nous nous mobilisons avec enthousiasme.

Il est également nécessaire que ces actions soient intrinsèquement gratifiantes, et ce qui est intrinsèquement gratifiant se trouve être les choses où nous sommes plutôt performants. Les enfants se sentent peut-être performants dans moins de domaines, il est donc essentiel d’en tenir compte lorsque nous leur parlons des informations.

Il nous faut garder cela en tête lorsque nous exposons nos enfants à ce qu’il se passe et à l’état du monde actuel. Qu’est ce qui va générer plus d’action – présenter de gros problèmes, ou des mini-solutions ?

Que pouvons-nous faire en tant que parents ?

Il y a plusieurs étapes que nous pouvons envisager en tant que parents.

Premièrement, garder en tête que l'empathie ne génère pas l'action et peut au contraire entraîner un sentiment de détresse empathique et d'impuissance. Veiller à ne pas confondre l'importance de permettre aux enfants d’apprécier leurs privilèges, avec l’envie de les exposer à des enfants mourant de faim dans des pays déchirés par la guerre. Il est bien sûr important de comprendre la vie et les difficultés que d’autres peuvent rencontrer, mais essentiel également de contrebalancer cela avec des opportunités d'agir.

Ensuite, offrir à nos enfants des opportunités pour prendre soin d’autrui directement et en apprécier l’impact. Si nous croisons un chat errant, faisons-lui un câlin ou trouvons-lui un carton dans lequel dormir. Prendre une photo et faire une affiche est un bon moyen de montrer à notre enfant qu'il peut agir et avoir un impact. S'il est bouleversé par le changement climatique, proposons-lui de trouver des moyens qui permettront à la famille de réduire notre consommation, réutiliser certains objets ou en recycler d’autres. Face à tout problème, adopter autant que possible cet état d'esprit de « d'accord, quelle est une mini façon d’impacter cela et que nous pouvons faire ? »

Enfin, leur offrir plus d'occasions d'aider qu’ils apprécieront et qui s’appuient sur leurs compétences. Cela peut leur rappeler à quel point aider peut-être intrinsèquement gratifiant lorsque cela allie envie d’agir et besoin de connexion, de lien social.  Peu importe que ce soit en aidant autrui, ou en leur demandant de vous aider : Tu peux m’apprendre ce truc que tu sais faire au foot ? Tiens, tu ne sais pas comment je pourrais améliorer ce post Instagram ? Tu me ferais un de tes super smoothies ? Une dose quotidienne de ce genre peut largement contribuer à développer la capacité d’agir chez les enfants.

Que souhaitons-nous pour nos enfants ?

Nous voulons qu'ils soient heureux et qu'ils grandissent dans une société saine. À la base, le journalisme a un objectif similaire, dans la mesure où il nous faut comprendre ce qu’il se passe dans le monde pour pouvoir en faire un endroit meilleur. Malheureusement, les médias grand public peuvent avoir l'effet inverse lorsque nous sommes exposés à tant de problèmes, ce qui mène au sentiment d’être dépassé·e et découragé·e. C'est pourquoi le journalisme axé sur les solutions est si important, pour les adultes comme pour les enfants. L'empathie peut sembler un moyen efficace pour inciter à l'action, mais proposer des moyens concrets d'agir est une bien meilleure façon d’avancer.

Pour aller plus loin

Dr Evie Rosset, PhD, professeure et chercheuse en psychologie positive, est co-fondatrice du Maac Lab, une association loi 1901 qui aide les jeunes et les plus grands à développer leur pouvoir d’agir à travers des ‘maacs’ : micro-actions altruistes créatives.

Maac : Micro-Actions Altruistes Créatives

Pour satisfaire ce besoin d’opportunités d’agir davantage, nous avons créé le Maac Lab, une association loi 1901 qui promeut des petits projets à impact positif. Nous souhaitons promouvoir une nouvelle façon d’agir - des microprojets à échelle massive. Nous appelons ces projets des ‘maacs’ pour signaler que c’est une nouvelle façon d’agir et pour la répandre plus facilement. Nous avons aussi développé une série de jeux et d’exercices- la Méthode Maac - pour aider les jeunes à trouver leur propre idée et l’implémenter.

Les maacs mélangent les intérêts et les forces de chacun pour créer un projet qui est motivant et qui renforce notre capacité d’agir et notre sentiment d’appartenance. Les champs sont fertiles - football ou Fortnite, Haribo ou Harry Potter, tennis ou TikTok, les enfants ont des intérêts et les compétences qui peuvent, avec un peu de créativité, bénéficier au monde. Les microprojets à échelle massive peuvent générer un réel changement social. Plus d’informations disponibles sur www.maac-lab.com.

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